
THE GIRLFRIEND EXPERIENCE (États-Unis, 2009)
Réalisé par Steven Soderbergh
Avec Sasha Grey & Chris Santos
La surface est une chose fascinante lorsqu’elle reluie.
Pour cette deuxième expérience minimale sur les six étant initialement prévues (la première étant Bubble il y a quatre ans), Soderbergh nous présente d’une façon étonnante l’exploration d’une surface qui à la base ne va pas sans piquer la curiosité.
Sur papier, The Girlfriend Experience est une anomalie plutôt rare dans le grand portrait du cinéma américain contemporain. Tourné avec une équipe réduite et le réalisateur (sous un pseudonyme) derrière la caméra, un budget ridicule de moins de deux millions de dollars et seulement un peu plus de deux semaines de tournage. En théorie, ce sont là les spécificités d’un film de fin d’année d’un universitaire, sans plus. Qui plus est, Soderbergh pousse le vice de piquer la curiosité jusqu’au choix de son actrice principale. En effet, Sasha Grey effectue avec brio ses débuts dans un rôle plus traditionnel, elle qui est déjà bien connu du public pour ses quatre-vingts et quelques films adulte malgré son jeune âge.
Alors, c’est intriguant mais ça donne quoi au final, l’expérience?
D’une certaine façon, le film est léché et immaculé, voire irréprochable. Soderbergh démontre tout son savoir avec une habile et enivrante mise en scène qui explore tous les angles d’une vie à vide pour nous aspirer à l’intérieur de ce drame qui n’en est jamais réellement un. La bulle que Soderbergh construit est taillée sur mesure pour la performance de Grey qui personnifie avec une humanité effrayante la jeune Chelsey qui, durant quelques jours, nous fait la démonstration de son quotidien d’escorte haute gamme dans le New-York très précaire d’avant les élections présidentielles. Cette prémisse sous-entend un regard intime à la limite du voyeurisme dans l’univers d’une travailleuse du sexe mais très tôt dans le film, Soderbergh nous impose un regard qui est bien loin du voyeur conventionnel, du ‘Peeping Tom’ qui n’en peut plus d’attendre les bourrasques pour reluquer les jupons. Ces cadres que Soderbergh nous offre lorsqu’il dépose sa caméra, plus souvent qu’autrement statique, sont toujours obstrués. Les individus sont distants, flous et les voix prédominent. La vie nous est racontée plus que montrée malgré les situations où en temps normal le spectateur demanderait une vision intime de ce qu’il lui est raconté. Chelsey s’immisce, le temps d’un contrat, dans la peau d’une compagne idéale et avec toujours une coudée de distance, nous sommes les témoins mal informés de cette routine qui n’en est jamais vraiment une.
Au travers de l’étalage anachronique de cette vie en surface, on découvre les projections d’humanité que s’impose Chelsey pour se protéger de la vie qu’elle a choisit. Gauchement interprété comme une carapace à l’intérieur du film, via une entrevue plutôt maladroite à laquelle se prête Chelsey, cette façon de vivre à vide qu’explore la jeune femme est totalement fascinante dans la mesure où à chaque confidence qu’elle ”nous” fait, elle s’y perd et s’efface tout doucement.

Durant les premières scènes du film, Grey crève l’écran. Elle nous est présentée comme une jeune femme forte, riche, libérée et libre. Sa vie est un choix et tout le reste en découle sans trop d’appui sur la substance. Son appartement, son copain accessoire, ses vêtements, son site web, ses relations et finalement elle-même. Soderbergh utilise la beauté à l’épreuve du temps de la jeune Grey pour élaborer ce qui serait le parfait modèle de la femme fatale telle qu’imaginée par un Howard Hawks par exemple. Mais habilement, sans jamais insister sur la rhétorique ou la morale, Soderbergh nous transporte de l’autre coté du miroir et laisse transparaitre la coquille vide qui englobe et contient cette femme de fer.
Malgré ses quelques longueurs et ses faux pas, la force du film réside dans cette transition entre l’attente du spectateur et l’absence de matière du film. La beauté est matérielle à tous les niveaux et tous les éléments du film tournent autour de l’argent qui lui est l’agent intransigeant des rapports humains.
En ayant voir ce genre de film, le spectateur se crée une certaine attente dans la mesure où le passé plus érotique de Sasha Grey n’est absolument pas dissimulé. À tord, on associe l’actrice à son personnage d’escorte et c’est en nous privant de ce voyeurisme que Soderbergh réussi son défi très osé de mettre en scène une actrice du X dans un contexte conventionnel. Malheureusement, on peut facilement reprocher à Soderbergh de ne justement pas explorer cette réussite alors qu’il l’avait si bien installée. Techniquement, il ne se passe strictement rien devant nos yeux. La coquille est belle et bien vide et toute cette vie nous est projetée, littéralement, comme le reflet d’une lampe sur une paroi reluisante. Malgré ce vide omniprésent, le spectateur est rivé devant l’écran, fasciné par cette vie qui transcende celle qui croise notre quotidien. Au lieu de capitaliser sur cette attention qu’il provoque, Soderbergh laisse plutôt filer jusqu’aux derniers instants. En fait, excluant les quelques scènes finales, on aurait pu parler d’un superbe projet au potentiel gaspillé. Mais encore une fois, habilement, Soderbergh nous transporte dans une direction fabuleuse lors des derniers instants et il se fait presque tout pardonner d’un seul coup. C’est le genre de final qui, sans rien vous gâcher, crée un peu le même effet qu’une grosse pierre dans un étang tranquille. Beaucoup de remous et de vagues mais rien d’inquiétant, parce que l’on sait que le calme reviendra rapidement.
Ne serait-ce que pour la beauté que le film étale, prenez le temps d’y jetez un œil. Il y a des défauts, comme n’importe quelle surface d’apparence trop propre et reluisante, mais on pardonne facilement. Parce que les images sont belles, voire parfaites et le magnétisme de Sasha Grey est une réussite sur toute la ligne. Si elle cherchait une porte d’entrée pour faire son incursion à Hollywood, elle vient de la trouver et dans le cas présent. Ce n’est qu’à elle de la refermer parce que je suis conquis. Une expérience satisfaisante, comme regarder la vie au travers d’une boule à neige immortalisant ces gens heureux miniatures qui réchauffent nos souvenirs.


