
C’est difficile, voire impossible, de rendre adéquatement hommage à un homme qui, à un moment dans notre vie, à eu un impact suffisant pour nous forcer à prendre le temps de réfléchir au pourquoi du comment.
Sans dire que je buvais les propos de Pierre Falardeau religieusement, il n’y a aucun doute sur le fait que sa voix fait souvent écho dans ma caboche de cinéphile qui cherche toujours les bons mots pour exprimer les « bonnes » idées. Je m’y revois comme si c’était hier, un peu plus jeune, un peu plus naïf, m’usant les pantalons sur les bancs du Cegep Ahuntsic a parcourir La liberté n’est pas une marque de yogourt comme si c’était la plus belle preuve que l’intégrité et le franc parler avait encore sa place dans les sphères plus culturelles et public.
Plusieurs années plus tard, la distance et le temps ont fait leur travail. De l’irrévérencieux Falardeau j’ai appris la puissance de la joute verbale bien orchestrée. Tantôt méthodique, tantôt impulsif, Falardeau vivait à tous les jours avec les conséquences de son absence de langue de bois. Un patrimoine bien à lui, mais souvent amputé d’aide extérieur pour cause d’avoir trop craché dans la soupe d’un peu tout le monde.
À 18 ans, c’est ce qui me fascinait. Comment on pouvait remplir un bol de soupe de crachat et quand même convaincre quelqu’un, en quelque part, d’en prendre une cuillerée. C’est encore à ce jour l’une des questions qui me titillent le plus : Pourquoi Falardeau recevait t’il le reproche d’être trop méchant alors qu’essentiellement, en riant des cabotineries du gros Gratton, on lui demandait de nous nourrir avec sa mesquinerie?
J’ai trop souvent entendu des critiques, des étudiants en cinéma et autres experts en la matière dire que le cinéma de Falardeau était grossier, vide et répétitif. Que de voir le vieux Poulain se brasser l’arrière-train devant une caméra ça n’avait rien de substantiel. Et pourtant, on en redemande. Comme quoi le crachat, même si ça passe mal, ça n’a jamais tué personne.
C’est pourquoi j’ai envie de me souvenirs de Falardeau comme d’un homme intelligent et passionné. Peut-être trop passionné pour son propre bien, sans doute, mais quand même suffisamment impliqué pour diffuser à une nouvelle génération un bagage de références culturelles qui autrement resteraient bien accrochés dans les hautes sphères de l’éducation universitaire.
La culture populaire lancée à grand coup d’impulsion pour monsieur et madame tout-le-monde. Ça manquait souvent de tact et de doigté mais avec le recul, les idées resteront et les mauvais sentiments ne seront plus que souvenirs.
Pour toutes ces raisons, je te dis Salut Falardeau! Et Merci. Merci pour les bonnes lectures. Merci pour la curiosité que tu as déclenchée chez moi avec toutes tes phrases assassines desquelles je cherchais les référents jusqu’à en comprendre tous les allants et aboutissants. Merci pour Le Party. Merci pour Poulain et son corps immortel. Merci de m’avoir fait découvrir Jean Rouch et tant d’autres hommes de belles et grandes idées. Merci pour la paresse congénitale doublée d’une plume intuitive. Et finalement, merci pour la couleur dans le paysage bleu-frileux du Québec contemporain. Ça sonnait souvent faux mais au moins, ça sonnait unique, propre dans toute sa saleté. Salut Falardeau … et Merci!
Comme l’hommage est une chose et la mémoire une autre, je vous laisse sur un texte de l’homme lui-même, publié dans son recueil La liberté n’est pas une marque de yogourt, chez Stanké. Loin d’être son texte le plus pertinent, c’est tout de même une lettre très intéressante qui ouvre les yeux sur l’intelligence et la présence d’esprit de l’homme derrière Elvis. C’est sale, c’est baveux mais en quelque part, ça fait tellement du bien de lire ce que l’on pense tout bas avec des mots qui nous ressemblent, nous rassemblent même.
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Écrit en décembre 1990 en réponse à une lettre personnelle du jeune loup qui fait figure d’éditorialiste à l’insignifiant magazine Voir. Le texte n’a jamais été envoyé pour la bonne raison qu’il n’a jamais été terminé. J’avais sans doute mieux à faire. Comme par exemple d’aller acheter des bébelles pour les enfants. On est à neuf jours de Noël.
Salut Martineau!
Je suis touché que tu aies pris du temps, sans doute précieux, pour répondre à mes grossièretés de Lumières. On n’a pas gardé les cochons ensemble, mais je vais laisser tomber le vous. Quand on me dit vous, j’ai l’impression d’avoir 98 ans.
Pour paraphraser San-Antonio et aussi la manie de Voir de jouer avec les titres, je dirais que « les critiques ont la peau tendre ». Va falloir apprendre à te blinder contre les conneries de Pierre, Jean ou Jacques, sinon tu survivras pas longtemps. Tu connais pourtant la game, Martineau. Le plaisir d’un critique de régler le cas de quelqu’un en deux ou trois coups de cuillère à pot, l’impossibilité de résister à un bon mot d’auteur sur le dos d’un adversaire incapable de se défendre, la possibilité de se faire un nom en montrant qu’on a des griffes, le désir de la majorité des journalistes d’avoir l’air plus intelligents que celui qu’ils critiquent. Y’a aussi l’inverse. Le syndrome Grimaldi. Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Mais c’est pas moi qui vas t’apprendre les règles du jeu. Tu me trouverais affreusement baby-boomer, vieux et paternaliste.
Je suis malheureusement un affreux provocateur, baveux et grossier. J’ai beaucoup de misère à me faire des amis et j’ai souvent tendance à mordre la main qui me nourrit, juste pour voir si j’ai encore des dents à 43 ans. Penses-tu que je pourrais encore avoir ma photo en couverture de Voir dans deux ou trois ans si jamais je réussis à faire une autre vue? J’ai jamais liché de culs dans ma vie ni baisé de pieds, alors je vois pas pourquoi je commencerais maintenant. Je ne vois pas très bien le rapport entre mon mépris supposé pour Voir et la première page. J’ai eu ma tête dans Le Devoir et je trouve Lévesque toujours aussi épais. C’est pas parce qu’on parle de moi dans La Presse que soudain Roger D., le père de Youppi, est devenu un grand homme. Tout ça pour dire que ma face en première page de Voir, d’Allô-Police ou d’Écho-Vedettes, c’est pas le but de mon existence. J’étais bien content, Ça fait un petit velours, pis après … je m’en sacre.
Donc tu ne portes pas de jeans avec des patchs. J’en suis ravi. Moi non plus. Ni avec des patchs ni sans patchs. Ça serre trop les gosses. Pour ce qui est de la barbe, c’est ma paresse congénitale. « La mode a changé. » Oui, je sais. Mais la mode est aussi le dernier de mes soucis. Vous pouvez bien avoir les cheveux mauves ou verts, les poils du cul en fluo si c’est à la mode, c’est pas ça qui m’empêchera de dormir. Vous pouvez bien porter une boucle d’oreille dans le prépuce, ça ne m’excite pas le poil des jambes. C’est pas ça qui permet de penser.
Votre journal s’intéresse, comme tu le dis si bien, aux « malheureux » et aux « gagne-petit ». Tu vois, la différence, elle est là. Moi, je m’intéresse aux exploités et aux exploiteurs, pas aux malheureux, aux opprimés et aux oppresseurs, pas aux gagne-petit. Tu saisis? J’ai horreur des bons sentiments.
Juste un exemple avant de terminer. Semaine après semaine, vous nous les cassez avec les quatre ou cinq « fascistes » du KKK de l’est de la ville. Mais tout ça, c’est du folklore. Des histoires de Petit Poucet pour faire peur aux matantes. Le vrai totalitarisme, il est dans la société bureaucratique de consommation dirigée, il est dans la pensée unique des médias. Les fascistes de l’an 2000 ont renoncé depuis longtemps aux chemises brunes, aux cagoules, aux hymnes hitlériens. Ils portent des habits trois-pièces, conduisent des Mercedes et siègent à des conseils d’administration. Ça, vous en parlez plus rarement. Jamais serait un terme plus exact. Vaut mieux rester dans les jack-straps en cuir ou les caneçons en chaîne. C’est moins dangereux que les Hell’s Angels.
Encore un effort, Martineau, et tu finiras éditorialiste chez Power Corporation come le subtil Marcel Adam ou la pétillante Lysiane Gagnon.



